Ou comment la République française a réussi à transformer un thermomètre en guillotine immobilière
Par Maître Thomas CARBONNIER
Avocat fiscaliste, Président de l'UNPI 95
Chers propriétaires, chers confrères, chers masochistes qui me lisez encore,
Permettez-moi de commencer par un aveu : j'écris ces lignes depuis mon bureau, emmitouflé dans une doudoune North Face, un bonnet sur la tête, parce que mon DPE de 2023 m'a classé en catégorie G. Mon immeuble haussmannien de 1880, avec ses trois mètres sous plafond, ses moulures classées et ses parquets d'époque, est désormais considéré par la République comme une aberration thermique hors-la-loi. Mon bien est officiellement interdit à la location depuis janvier 2025.
L'État m'intime de rénover. Les devis pleuvent : 450 000 euros selon l'architecte mandaté par l'ABF (qui exige des matériaux "compatibles avec le patrimoine"), 680 000 euros selon l'artisan RGE qui a ajouté une VMC double flux avec récupérateur d'énergie géothermique pilotée par intelligence artificielle, et 1,2 million d'euros selon le bureau d'études thermiques qui préconise de démonter entièrement la façade pour l'isoler par l'intérieur avant de la remonter pierre par pierre. Ah, et il faudra aussi refaire l'électricité. Et la plomberie, tant qu'on y est. Et obtenir l'accord des 32 copropriétaires, dont Mme Dupont du 3ème qui refuse tout depuis 1987.
J'ai choisi la quatrième voie : l'humour noir et la rédaction d'articles vengeurs en grelottant.
Bienvenue dans le monde merveilleux du DPE, ce Diagnostic de Performance Énergétique devenu, par la magie d'un législateur halluciné, le Diagnostic de Persécution Énergétique. Une innovation française dont nous pouvons être fiers : nous avons réussi à inventer un système qui punit les propriétaires pour des décisions prises par leurs arrière-grands-parents. Chapeau l'artiste.
Le DPE est né en 2006, fruit illégitime d'une directive européenne de 2002 et de notre addiction nationale à la sur-transposition. Là où nos voisins européens se contentaient d'un indicateur informatif, la France, dans un élan de zèle écologique teinté de sadisme administratif, a décidé d'en faire une arme de destruction massive du patrimoine immobilier.
Au départ, le DPE était plutôt sympathique : un petit document indicatif, vaguement consulté entre la page sur l'amiante et celle sur les termites, qui donnait une vague idée de la consommation énergétique. Personne n'y prêtait attention. C'était l'époque bénie où un G n'était qu'une lettre, pas une condamnation à mort.
Puis vint 2021. L'année où tout a basculé.
La loi Climat et Résilience a transformé notre gentil indicateur en Torquemada thermique. Le DPE est devenu opposable (quelle horreur juridique !), contraignant, et surtout, parfaitement absurde dans son application. Cerise sur le gâteau : il a été refondu avec une nouvelle méthode de calcul qui a miraculeusement dégradé des millions de logements du jour au lendemain. Pas de travaux, pas de changement physique, juste un algorithme différent. Kafka aurait adoré.
Parlons peu, parlons mal de la méthode de calcul 3CL-2021. Cette merveille mathématique qui, dans sa version initiale, considérait qu'un appartement parisien de 25m² consomme proportionnellement plus qu'un château de 500m². Logique implacable : les petites surfaces ont un ratio surface/volume défavorable. Traduction : si vous étiez un jeune propriétaire d'un studio à Paris, vous étiez un pollueur de première catégorie.
Face au tollé (et aux recours), le gouvernement a bricolé une correction en 2024 pour les petites surfaces. Résultat : certains studios ont miraculeusement gagné deux lettres. Sans travaux. Juste un nouveau calcul. Ce qui prouve deux choses :
Autre subtilité : le DPE ne mesure rien. Il calcule tout. Sur la base de données théoriques, de coefficients forfaitaires, et d'une bonne dose d'incertitude quantique. Votre logement consomme 150 kWh/m²/an dans la vraie vie ? Peu importe, l'algorithme dit 280, donc vous êtes en F. La réalité n'a plus cours. Nous sommes entrés dans l'ère du simulacre baudrillardien appliqué à l'immobilier.
Le concept de "passoire thermique" est un coup de génie sémantique. En deux mots, on transforme des millions de logements en parias. F et G sont devenus les nouvelles lettres écarlates du XXIe siècle.
Les chiffres donnent le vertige : 5,2 millions de logements classés F ou G en France. 17% du parc immobilier. Des millions de propriétaires qui découvrent soudain qu'ils possèdent des "passoires". Le terme est bien choisi : une passoire, ça ne retient rien, c'est troué, c'est défectueux. Formidable pour l'estime de soi et la valeur patrimoniale.
Le calendrier de l'interdiction est d'une cruauté méthodique, et surtout, il est DÉJÀ largement en vigueur :
Nous ne parlons pas d'un futur lointain. Nous y sommes. Depuis le 1er janvier 2025, tous les logements classés G sont interdits à la location. Des centaines de milliers de propriétaires sont hors-la-loi en ce moment même. Et dans deux ans à peine, ce sera le tour des F. D'ici 2034, c'est près de 40% du parc locatif privé qui sera potentiellement interdit. Quarante pour cent. Laissez-moi répéter : QUARANTE POUR CENT.
Face à cette épée de Damoclès, le propriétaire a trois options :
Option 1, la rénovation. Chiffrons ensemble, voulez-vous ?
Pour passer d'un G à un D, comptez en moyenne :
Les aides ? MaPrimeRénov', l'éco-PTZ, les CEE... Un dédale bureaucratique digne du labyrinthe de Minos. Conditions d'éligibilité changeant tous les six mois, plafonds de ressources excluant la classe moyenne, reste à charge toujours conséquent. Et surtout, un principe fondamental : ces aides sont financées par... l'impôt. Donc par les propriétaires eux-mêmes. Nous payons pour être obligés de payer. Splendide.
Cas d'école n°1 : l'immeuble haussmannien parisien.
Construit entre 1850 et 1900, façade en pierre de taille, fenêtres à guillotine, hauteur sous plafond de 3,20m. DPE moyen : G, parfois F si vous avez de la chance. Solution préconisée par le diagnostic : isolation par l'extérieur, remplacement des fenêtres, installation d'une VMC double flux.
Problème : l'Architecte des Bâtiments de France refuse l'isolation extérieure (destruction de l'harmonie architecturale), le syndic refuse la VMC (travaux trop lourds), et les fenêtres sont protégées (patrimoine). Conclusion : vous possédez un bien qui ne peut ni être rénové, ni être loué, ni être vendu correctement. Félicitations.
Autre perle : le DPE ignore superbement la réalité du chauffage collectif. Dans une copropriété avec chaudière centrale, chaque appartement reçoit le MÊME DPE, que vous habitiez au rez-de-chaussée (frais) ou au dernier étage sous les toits (Sahara). Orientation ? Vis-à-vis ? Étage ? Irrelevant. L'algorithme a décidé.
Mieux : si votre copropriété vote le remplacement de la chaudière fuel par une pompe à chaleur (coût : 500 000€), le DPE de TOUT l'immeuble s'améliore. Mais si vous, individuellement, installez une climatisation réversible dernier cri dans votre appartement, votre DPE personnel... ne bouge pas. Parce qu'en chauffage collectif, les équipements individuels ne comptent pas.
Logique. Imparable. Kafkaïen.
Tenez-vous bien, voici la perle absolue du système : le DPE pénalise les surfaces vitrées. Plus vous avez de fenêtres, plus votre note se dégrade. La logique algorithmique est implacable : une fenêtre, même triple vitrage, isole moins bien qu'un mur. Donc moins de fenêtres = meilleur DPE.
Les historiens apprécieront l'ironie : nous avons réinventé la taxe sur les portes et fenêtres de 1798. À l'époque, le Directoire taxait les ouvertures pour financer les guerres napoléoniennes. Résultat : les Français muraient leurs fenêtres pour échapper à l'impôt, créant des logements insalubres et obscurs. La mesure fut abolie en 1926 comme "contraire à l'hygiène publique".
2025 : nous y revoilà. Même principe, même résultat, même absurdité. Sauf qu'aujourd'hui, on ne mure plus par économie fiscale, on mure pour améliorer son DPE. Le progrès, sans doute.
Conséquence concrète : un studio sombre de 20m² avec une lucarne de 50x50 cm sera mieux classé qu'un appartement lumineux avec une baie vitrée donnant sur la Tour Eiffel. Je répète pour que vous saisissiez bien l'absurdité : vue imprenable, lumière naturelle à profusion, qualité de vie optimale = mauvais DPE. Logement-cave borgne et déprimant = bon DPE.
L'algorithme nous intime donc de choisir : soit vous vivez dans la lumière et vous êtes un criminel énergétique, soit vous vivez dans une grotte et vous êtes vertueux. Le DPE est officiellement hostile au bien-être des occupants, à la santé mentale (bonjour les dépressions saisonnières), et accessoirement à 200 ans de progrès en matière d'hygiène du logement. C'est un exploit conceptuel.
Mieux encore : si vous avez le malheur d'avoir orienté votre bien plein sud pour profiter des apports solaires gratuits (ce que tout architecte sensé recommande depuis la nuit des temps), vous êtes doublement puni. Grandes fenêtres + orientation sud = surchauffe théorique en été. Peu importe que vous n'allumiez jamais la climatisation, l'algorithme a décidé que vous pourriez le faire. Coupable par anticipation.
Nous avons donc créé un système qui valorise l'obscurité, pénalise la lumière naturelle, ignore le confort des habitants, et reproduit les erreurs sanitaires du XIXe siècle. Napoléon serait fier. Pasteur se retournerait dans sa tombe.
Parlons des logements tout électrique en zone rurale. Un pavillon bien isolé, construit en 2010, isolation aux normes RT 2005, chauffage électrique. DPE actuel : E, voire F. Pourquoi ? Parce que le calcul du DPE utilise un coefficient de conversion de l'énergie primaire pour l'électricité de 2,3.
Traduction : 1 kWh d'électricité consommé = 2,3 kWh d'énergie primaire dans le calcul. Ce coefficient est censé représenter les pertes de production et de transport. Noble intention. Sauf que :
Résultat : un logement 100% électrique, pourtant sobre en consommation réelle, sera systématiquement moins bien classé qu'un logement gaz. On marche sur la tête.
Premier effet pervers : l'émergence d'un marché gris des diagnostics complaisants. Certains diagnostiqueurs, face à des propriétaires désespérés, adaptent leurs mesures. Un peu plus de surface habitable par-ci (pour améliorer le ratio), un équipement non déclaré par-là, et hop, on passe de G à E.
Je ne cautionne évidemment pas ces pratiques. Mais je les comprends. Quand le système est absurde, la transgression devient rationnelle.
Deuxième effet : la création d'une nouvelle forme de gentrification. Les propriétaires bailleurs modestes, incapables de financer les rénovations, vendent. À qui ? Aux fonds d'investissement, aux marchands de biens, aux grandes sociétés foncières... et aux municipalités.
Car voilà le secret inavouable : le DPE est devenu un formidable outil de captation du parc privé par le secteur public. Laissez-moi vous citer un exemple qui vaut son pesant de cacahuètes idéologiques.
Le 30 septembre 2025, Jacques Baudrier, adjoint communiste à la maire de Paris en charge du logement (successeur d'Ian Brossat), publie fièrement sur X (ex-Twitter) : "Préempter des immeubles du 19e siècle remplis de passoires thermiques et de logements vides pour les rénover et les transformer en logements sociaux : c'est exactement ce qu'il faut faire. C'est ce que nous avons fait au 3 avenue Gambetta (Paris 20e)".
Traduction en langage non-politiquement correct : "Grâce au DPE, nous pouvons interdire à la location les immeubles haussmanniens, faire baisser leur valeur, les préempter à bas prix, et les transformer en HLM". Le DPE comme outil de municipalisation forcée du patrimoine privé. Brillant. Cynique. Efficace.
Comprenez bien la mécanique :
Le propriétaire privé est évincé, dépossédé, spolié par un système réglementaire qu'il n'a pas choisi. Et pendant ce temps, les élus communistes se gargarisent de leur "politique sociale du logement". Sur le dos de qui ? Des petits propriétaires qui ont investi leur épargne dans la pierre.
Le locataire modeste, lui, se retrouve dans une impasse. Les logements F et G étaient souvent les plus abordables. Leur disparition du marché locatif provoque une hausse mécanique des loyers sur les logements restants. On voulait protéger les locataires des "passoires thermiques", on les prive de logements accessibles et on les fait partir de Paris. Bravo.
Troisième effet : la raréfaction de l'offre locative. Les chiffres sont glaçants. Selon l'UNPI, 150 000 propriétaires ont déjà retiré leur bien du marché locatif depuis 2021. Préférant laisser vide que d'affronter le casse-tête réglementaire et financier.
En 2028, avec l'interdiction des F, ce sont potentiellement 2 millions de logements supplémentaires qui pourraient sortir du marché. Deux millions. Dans un contexte de crise du logement. Cherchez l'erreur.
Parce que je ne suis pas qu'un râleur professionnel (quoique), et parce que le principe même d'un diagnostic énergétique n'est pas idiot en soi, voici mes propositions pour sortir de cette impasse. Le problème n'est pas le thermomètre, c'est sa graduation délirante.
Remplaçons l'algorithme théorique par des mesures réelles. Obligeons les diagnostiqueurs à analyser les consommations effectives sur les trois dernières années (via les factures). Un logement qui consomme peu doit être bien classé, point. Le virtuel doit céder au réel.
Objection prévisible : "Mais les comportements des occupants varient !". Réponse : et alors ? Un logement bien isolé consommera peu même avec un occupant négligent. Un logement passoire consommera beaucoup même avec un occupant vertueux. Les données réelles sont TOUJOURS plus pertinentes qu'un algorithme déconnecté du terrain.
Créons des catégories spécifiques pour :
Ces logements ne doivent pas être soumis aux mêmes exigences. L'égalité n'est pas l'uniformité. Un haussmannien classé ne peut pas physiquement atteindre les normes d'un immeuble de 2020. Cessons de l'exiger.
Au lieu d'imposer un seuil minimum uniforme (classe D), fixons des objectifs d'amélioration relatifs :
Cette approche récompense l'effort et l'efficacité, au lieu de sanctionner l'ancien. Un G qui passe en E a fait un travail considérable. Ne le punissons pas parce qu'il n'atteint pas le D.
Ah, les aides ! MaPrimeRénov', l'éco-PTZ, les CEE... Sur le papier, c'est magnifique. Le gouvernement communique sur des milliards débloqués. Dans la réalité, c'est une vaste escroquerie sémantique.
Les aides existent, certes. Mais pour qui ? Pour les propriétaires occupants aux revenus modestes. Le propriétaire bailleur, lui, est le grand oublié. Pourquoi ? Parce que les conditions d'éligibilité sont calculées sur les revenus fiscaux. Et devinez quoi : un propriétaire bailleur qui déclare ses loyers en revenus fonciers (après déduction des charges, intérêts d'emprunt, travaux...) affiche souvent un revenu fiscal de référence ridicule. Parfois même négatif avec le déficit foncier.
Vous pensez que cela le rend éligible aux aides ? Que nenni ! Les dispositifs ont prévu le coup : sont exclus les propriétaires qui tirent "l'essentiel de leurs revenus" du patrimoine. Traduction : si vous êtes rentier, pas d'aide. Mais si vous êtes un modeste propriétaire d'un ou deux biens en location, avec un crédit sur le dos, et que vos loyers vous permettent tout juste d'équilibrer vos comptes... pas d'aide non plus ! Parce que sur le papier, vos revenus fonciers ne sont pas assez "modestes" en valeur brute, même si le net fiscal est dérisoire.
Résultat : les aides bénéficient à une frange ultra-minoritaire de propriétaires. Les autres, l'immense majorité, doivent payer rubis sur l'ongle les 60 000 à 150 000 euros de travaux. Avec leur épargne. Ou en s'endettant à 70 ans.
Proposons donc :
Financement ? Taxons les géants du numérique, les superprofits des énergéticiens, ou réallouons une partie du budget (délirant) de l'éolien offshore. Il y a des marges.
Un propriétaire qui améliore son DPE de deux classes (de G à E, par exemple) devrait bénéficier :
Récompensons les efforts au lieu de harceler les récalcitrants.
Chers propriétaires, nous sommes à un tournant. Le DPE, dans sa forme actuelle, est une machine à détruire le patrimoine immobilier français, à appauvrir les propriétaires modestes, et à aggraver la crise du logement. Ce n'est pas un diagnostic, c'est un instrument de persécution administrative.
Je ne suis pas climato-sceptique. Je crois à la nécessité de rénover le parc immobilier. Mais je refuse l'absurdité bureaucratique, l'injustice fiscale, et l'hypocrisie d'un État qui impose des obligations sans donner les moyens de les remplir.
La transition énergétique ne se fera pas contre les propriétaires, mais avec eux. Et cela suppose du réalisme, du temps, et des moyens. Pas des algorithmes délirants et des calendriers impossibles.
Face à cette situation, l'UNPI 95 agit concrètement :
Nous ne nous contentons pas de dénoncer, nous accompagnons. À l'UNPI 95, nous proposons :
Nous nous battons quotidiennement pour défendre vos intérêts face à une législation confiscatoire. Vous n'êtes pas seuls.
Rejoignez-nous :
UNPI 95 - Union Nationale des Propriétaires Immobiliers du Val-d'Oise
Président : Maître Thomas CARBONNIER
Adresse : 5 avenue Paul HERBE, 95200 SARCELLES
Téléphone : 09 73 51 14 60
Mobile : 06 95 98 98 78
Email : contact@unpi95-sarcelles.fr
Site web : https://95sarcelles.unpi.org
Consultations : du lundi au vendredi de 14h à 17h (sur rendez-vous recommandé)
Adhésion : à partir de 120€/an (déductible de vos revenus fonciers)
En attendant, je retourne à mon bureau glacial, ma doudoune et mon bonnet. Je suis un citoyen vertueux : j'économise l'énergie. Pas par choix, mais par peur d'aggraver mon DPE.
Bien cordialement, et bien chaudement (enfin, façon de parler),
Maître Thomas CARBONNIER
Avocat fiscaliste, Président de l'UNPI 95
Et fier propriétaire d'une passoire thermique classée monument historique
P.S. : Si un diagnostiqueur lit ces lignes et souhaite me refaire mon DPE avec une méthode "optimisée", mes coordonnées sont ci-dessus. Je plaisante. Ou pas.