HAUSSMANN, GENTA, POUBELLE : LA SAINTE TRINITÉ DE CEUX QUI ONT CHANGÉ LE MONDE SANS QU'ON LES Y INVITE
Ou : ce que votre immeuble haussmannien, votre Royal Oak et votre bac de tri sélectif ont en commun avec votre stratégie patrimoniale
Par Maître Thomas CARBONNIER, Avocat fiscaliste, Président de l'UNPI 95
Permettez-moi de vous soumettre une thèse que vos amis de dîner trouveront soit brillante, soit franchement insupportable. Ce qui revient exactement au même.
Le baron Haussmann, Gérald Genta et Eugène Poubelle sont le même homme.
Et ce même homme a quelque chose d'essentiel à vous dire sur votre patrimoine immobilier.
L'un a éventré Paris entre 1853 et 1870 pour y tracer des boulevards que personne n'avait commandés, détruisant au passage quelque 20 000 immeubles et redessinant la capitale avec la délicatesse d'un chirurgien convaincu d'opérer un chef-d'œuvre, sous l'impulsion de Napoléon III, certes, mais avec une maestria personnelle que l'Empereur lui enviait probablement. Le deuxième, en 1972, a griffonné en une nuit, une nuit, messieurs, le croquis de ce qui allait devenir l'Audemars Piguet Royal Oak, montre en acier présentée à 3 300 francs suisses à une époque où l'acier, dans la haute horlogerie, était considéré comme un affront au bon goût. Le troisième, Eugène Poubelle, préfet de la Seine en 1884, tiens, encore un préfet de la Seine, le poste semblait décidément recruter des iconoclastes, a imposé aux Parisiens de mettre leurs ordures dans des récipients fermés standardisés.
Les trois ont essuyé des huées. Les trois ont eu raison. Les trois ont créé quelque chose que personne ne voulait et que tout le monde, ensuite, n'a plus pu imaginer ne pas avoir.
Et la postérité les a traités avec une justice cruelle et inégale : Haussmann a des boulevards, Genta a des musées horlogers, et Poubelle a donné son nom à un objet que l'on sort en pyjama le jeudi soir. La gloire a ses mystères.
Avant d'aller plus loin, observons ce qui réunit véritablement ces trois hommes. Ce n'est pas seulement d'avoir été incompris. C'est d'avoir compris, chacun à sa manière, qu'une civilisation s'améliore par la contrainte normative élégante : ce que les juristes appellent la loi, et ce que les esthètes appellent le style.
Et pour comprendre Haussmann, il faut d'abord comprendre l'état de ce qu'il avait sous les yeux.
Paris, avant lui, n'était pas la Ville Lumière. C'était une ville où l'on jetait ses excréments par la fenêtre en criant "Gare à l'eau !", où 133 ordonnances royales sur la propreté avaient été promulguées entre 1210 et 1498 sans que personne ne daignât les appliquer, où les rats régnaient en maîtres absolus sur des ruelles si étroites qu'elles bloquaient toute circulation d'air. Les buttes Saint-Roch, Bonne-Nouvelle et Butte-aux-Cailles que les Parisiens admirent aujourd'hui ne sont, je vous le révèle avec délectation, que les restes fossilisés de gigantesques tas d'ordures médiévaux si monumentaux qu'ils ont fini par remodeler la topographie même de la capitale. Paris avait littéralement construit sa géographie sur ses propres déchets. Quand le choléra de 1832 tua près de 20 000 Parisiens en six mois, contaminés par les eaux souillées suintant de ce millénaire d'insouciance hygiénique, l'urgence devint irrécusable.
Haussmann a percé les grandes artères pour que l'air circule, que le choléra recule, que Paris cesse enfin d'être la capitale des odeurs qu'elle avait si allègrement été depuis Clovis. Poubelle a imposé ses conteneurs pour les mêmes raisons sanitaires : l'un a redessiné la ville par le haut, les façades, les perspectives, la lumière ; l'autre l'a assainie par le bas, les ordures, les trottoirs, les cours d'immeuble. Genta, lui, a imposé à la haute horlogerie la contrainte technique comme grammaire esthétique : les vis apparentes, le boîtier intégré, l'acier assumé. Faire de la nécessité une vertu. Faire de la contrainte une signature.
Trois hommes. Une même obsession : transformer ce qui est obligatoire en ce qui est désirable.
C'est précisément le projet de tout bien immobilier de qualité.
Un immeuble haussmannien, c'est une Royal Oak en pierre de taille. Façade en calcaire lutétien, hauteur sous plafond à faire pleurer un basketteur américain, moulures au plafond que même votre beau-frère qui "s'y connaît en travaux" ne saurait reproduire sans vendre un rein. Le tout organisé selon un cahier des charges napoléonien d'une rigueur que nos contemporains, amateurs de lofts atypiques bardés de gaines apparentes, seraient bien incapables d'égaler.
Haussmann n'a pas construit des logements. Il a construit une doctrine. Une orthodoxie urbaine. Chaque immeuble devait s'inscrire dans un tout, dialoguer avec son voisin, respecter l'alignement, la hauteur, le rythme des fenêtres. C'est du droit de l'urbanisme avant l'heure, et franchement bien mieux exécuté que ce que nos PLU contemporains produisent avec leurs 400 pages d'annexes illisibles.
Résultat un siècle et demi plus tard ? Les appartements haussmanniens se négocient à des prix que même le baron n'aurait pas osé imaginer. À Paris intra-muros, le mètre carré haussmannien dans les beaux arrondissements frôle allègrement les 15 000 à 20 000 euros. Cette valorisation n'est évidemment pas que l'œuvre de la seule esthétique : la rareté géographique de Paris intra-muros, la concentration des emplois tertiaires, l'effet métropolitain global et cent cinquante ans d'inflation monétaire y contribuent puissamment. Mais ne sous-estimons pas la qualité structurelle : entre deux appartements de même surface et de même localisation, l'un haussmannien et l'autre non, l'écart de prix raconte à lui seul toute l'histoire.
Genta n'a pas dessiné une montre. Il a dessiné une posture. Octogonale, en acier brossé, avec un cadran "petite grande tapisserie" qui ressemble à ce que l'on obtiendrait si un architecte haussmannien avait eu une fantaisie géométrique un samedi soir. Les vis apparentes en façade : voilà Haussmann appliqué au poignet. Montrer la structure. Assumer la mécanique. Faire de la contrainte technique un élément esthétique à part entière.
Comme Poubelle, Genta a normalisé ce qui paraissait vulgaire. L'acier dans la montre de luxe, comme le conteneur à ordures dans la rue bourgeoise : une intrusion du prosaïque dans le raffiné, qui finit par devenir le raffiné lui-même. Aujourd'hui, les maisons qui ne proposent pas de steel bracelet intégré sont précisément celles qui paraissent dépassées.
Une Royal Oak Jumbo en acier de 1972 a atteint des sommets de 150 000 à 300 000 euros lors des pics du marché secondaire en 2021-2022, marché depuis lors plus normalisé. Peu importe le niveau exact du jour : ce qui compte, c'est que ceux qui avaient compris avant les autres ont fait des fortunes, et que ceux qui ont vendu trop tôt s'en mordent encore les doigts en consultant Chrono24.
La leçon, chers propriétaires, est d'une clarté cristalline : ne vendez jamais ce qui est structurellement rare et irremplaçable sous prétexte que personne autour de vous n'en voit encore la valeur.
Arrêtons-nous un instant sur le sort d'Eugène Poubelle, car il est philosophiquement vertigineux. Cet homme, préfet accompli, juriste sérieux, a traversé sa carrière en homme de droit respectable. Et l'histoire a décidé de le réduire à un récipient en plastique gris que l'on oublie de sortir le jeudi soir.
C'est injuste. C'est aussi la preuve absolue de son génie.
Seuls les inventeurs qui ont vraiment changé les habitudes quotidiennes d'une civilisation entière ont droit à cet honneur suprême et humiliant : voir leur nom devenir un nom commun. Poubelle rejoint ainsi Bic, Frigidaire, Jacuzzi et Kleenex dans ce panthéon des hommes si bien fondus dans la réalité qu'on a oublié qu'ils avaient un jour été une idée révolutionnaire.
Ce qui structure le quotidien devient invisible. Ce qui est invisible finit par être sous-estimé. Ce qui est sous-estimé finit parfois par être cédé trop tôt, à un prix qui fait regretter sa décision cinq ans plus tard.
Ce n'est pas une question de jugement sur les choix passés. Certaines ventes sont parfaitement rationnelles, et l'arbitrage vers des actifs mieux localisés ou plus rentables peut être la décision la plus sage. C'est une invitation à regarder ce que l'on possède avec les yeux d'un Haussmann : en voyant non pas ce qui est, mais ce que cela deviendra.
Si le baron revenait aujourd'hui, il commencerait par s'étrangler devant la fiscalité applicable à ses propres immeubles. Taxe foncière en hausse de 50% dans certaines communes, IFI qui pénalise la détention patrimoniale, plus-values taxées jusqu'à 36,2% pour les détenteurs de courte durée... L'homme qui a failli ruiner l'État avec une maestria peu commune reconnaîtrait dans notre système fiscal un adversaire digne de lui, mais en beaucoup moins élégant.
Précisons cependant, pour les amateurs de rigueur technique : l'abattement pour durée de détention annule l'impôt sur la plus-value après 22 ans pour l'impôt sur le revenu et 30 ans pour les prélèvements sociaux. La détention via SCI à l'IS modifie si profondément l'équation que l'on peut légitimement se demander pourquoi tant de propriétaires s'en privent encore. La patience fiscale récompense, elle aussi, ceux qui savent l'exercer.
Genta, lui, aurait souri : ses montres ne sont pas soumises à l'IFI. L'horlogerie de luxe conserve une discrétion patrimoniale que l'immobilier ne peut plus se permettre, ce qui devrait inciter tout propriétaire à optimiser sa structure de détention plutôt qu'à vendre sous la pression fiscale du moment.
Quant à Poubelle ? Il constaterait avec une satisfaction mêlée d'effroi que ses conteneurs sont désormais déclinés en cinq couleurs selon le tri sélectif, gérés par des métropoles aux budgets colossaux, encadrés par des textes d'une complexité qui aurait fait rougir sa propre circulaire préfectorale de 1884. Dans ce domaine au moins, l'inflation réglementaire a su honorer dignement son héritage.
Il existe, pour les propriétaires du Val-d'Oise, une institution qui fait pour votre patrimoine ce que le service après-vente d'Audemars Piguet fait pour votre Royal Oak : elle l'entretient, elle vous informe, elle vous défend, et elle veille à ce que personne ne vous arnaque en chemin.
L'UNPI 95, Chambre Syndicale de la Propriété Immobilière du Val-d'Oise, accompagne les propriétaires bailleurs et occupants dans toutes les dimensions de leur vie immobilière. Décryptage des réformes législatives et fiscales en continu, accès à des juristes immobiliers, des notaires, des avocats spécialisés, des experts-comptables et des architectes, assistance dans la gestion des litiges locatifs, défense collective de vos intérêts face aux velléités réglementaires qui font trop souvent du propriétaire le bouc émissaire commode d'une crise du logement dont il n'est pourtant pas l'auteur, mais dont il peut être, bien accompagné, une part essentielle de la solution.
Les consultations y sont gratuites, avec ou sans rendez-vous, parce que vos questions n'attendent pas les horaires d'ouverture d'un cabinet.
Et pour les propriétaires du Val-d'Oise, le message est encore plus stratégique. Pontoise, Enghien-les-Bains, L'Isle-Adam, Saint-Leu-la-Forêt recèlent un patrimoine de caractère structurellement sous-valorisé par rapport à Paris, mais porteur d'un effet Grand Paris dont les dynamiques ne font que commencer à se déployer. Haussmann a transformé Paris. Le Grand Paris est en train de transformer sa périphérie. L'histoire a décidément le génie de la répétition pour ceux qui savent la lire.
UNPI 95, Chambre Syndicale de la Propriété Immobilière du Val-d'Oise | 5 avenue Paul Herbé 95200 Sarcelles | 09 73 51 14 60 / 06 95 98 98 78 | unpi95sarcelles@unpi.fr | 95sarcelles.unpi.org
Parce qu'un beau patrimoine mérite un propriétaire éclairé. Et un propriétaire éclairé mérite d'être bien défendu.
Haussmann a démoli pour mieux construire. Genta a froissé les conventions pour mieux créer. Poubelle a imposé l'hygiène à des Parisiens qui, depuis Philippe Auguste et ses 133 ordonnances royales parfaitement ignorées, s'en passaient avec un bel entrain.
Tous trois ont été incompris, critiqués, moqués, puis adulés, imités, ou simplement utilisés quotidiennement sans qu'on se souvienne de leur nom.
Le patrimoine immobilier de qualité, situé dans des territoires à dynamique démographique réelle, suit exactement la même trajectoire : sous-estimé dans les creux de cycle, reconnu dans les phases de reprise, irremplaçable à long terme. La patience est une vertu patrimoniale redoutable, à condition de l'exercer sur le bon bien, au bon endroit, dans la bonne structure juridique et fiscale.
La prochaine fois que quelqu'un vous dit que votre patrimoine "n'est plus dans l'air du temps", répondez-lui ceci : en 1884, les propriétaires parisiens trouvaient les conteneurs d'Eugène Poubelle parfaitement ridicules. En 1972, un acheteur de Royal Oak en acier passait pour un excentrique. Les uns ont la propreté de leurs halls d'immeuble. Les autres ont la satisfaction d'avoir tenu.
La patience est la seule stratégie patrimoniale qui n'ait jamais trahi ceux qui savaient où ils étaient.
Même quand on lui donne le nom d'une poubelle.
Maître Thomas CARBONNIER Avocat fiscaliste et Président de l'UNPI 95
Cet article est rédigé à titre informatif et ne saurait constituer un conseil juridique ou fiscal personnalisé. Pour toute question relative à votre situation patrimoniale, l'avis d'un professionnel reste indispensable.